Les thérapeutes sont-ils des gens normaux ?
- Julien Besse
- 4 janv.
- 5 min de lecture
Je me suis posé cette question assez tôt dans ma pratique. Pas parce que j’avais lu un article savant sur le sujet, mais parce que, très concrètement, je faisais des choses que d’autres trouvaient… étonnantes.
Je pouvais utiliser l’humour là où on attendait du sérieux. Me permettre un pas de côté là où on m’aurait conseillé de “rester dans le cadre”. Poser une question qui déplace l’histoire au lieu de la confirmer. Et parfois, en sortant d’une séance, je sentais ce petit mélange : la satisfaction d’avoir ouvert quelque chose… et la gêne diffuse de ne pas ressembler à l’image du “psy” que j’avais en tête.
C’est à ce moment-là que Robert Neuburger a joué un rôle important pour moi. Pas comme une injonction à faire “comme lui”, mais comme une permission de penser autrement. Ses idées – si pertinentes dans leur manière de saisir les relations, les loyautés, les jeux de place et la part de construction sociale dans nos évidences – m’ont aidé à regarder cette question non plus comme un test d’identité (“Suis-je normal ?”), mais comme un angle clinique (“De quelle normalité parle-t-on, et à quoi sert-elle ?”).Et là, tout a changé : la “normalité” est devenue un objet de travail, pas un verdict.
Le mot “normal” porte déjà une histoire. “Norma”, c’est l’équerre du charpentier : l’outil qui trace l’angle juste. “Nomos”, c’est la loi, l’ordre établi, ce qui répartit et ce qui classe.
Et on glisse très vite d’une description (“c’est fréquent”) vers une prescription (“c’est souhaitable”). Canguilhem l’a très bien montré : la norme n’est jamais seulement un constat, c’est aussi une manière de dire ce qui devrait être.
C’est pour ça que j’aime cette idée provocante : et si la norme n’était pas le contraire de la folie… mais sa sœur jumelle ?Parce qu’en clinique, on le voit : ce qui fait souffrir n’est pas toujours le symptôme. Parfois, c’est la norme invisible qui le juge, l’enferme, ou l’empêche d’avoir du sens.
Pour m’y retrouver, je distingue trois régimes de normalité.
La normalité statistique : La moyenne, les fréquences, l’ordinaire mesuré. C’est utile pour se repérer. Mais si on transforme la moyenne en idéal, on écrase les singularités.
La normalité sociale : Ce que le groupe valorise ou sanctionne. Elle change avec les époques, les milieux, les cultures. Ce qui est “normal” ici peut être “bizarre” ailleurs.
La normativité vitale : La capacité, pour une personne ou un système, d’inventer des normes qui tiennent dans la situation. De se réorganiser face aux accidents de la vie. Ici, “normal” ne veut pas dire “conforme”, mais “vivable”.
Et c’est là que je situe notre métier : nous naviguons tout le temps entre ces trois régimes. Nous dialoguons avec des repères statistiques, nous travaillons dans des mondes saturés de normes sociales, et nous essayons surtout de soutenir la normativité vitale : ce qui rend la vie respirable.
Aujourd’hui, une nouvelle fabrique du “normal” : la normalisation algorithmique
Un changement majeur est en train de se produire : la norme n’est plus seulement familiale, culturelle ou institutionnelle. Elle est aussi médiatique et algorithmique.
Les plateformes ne se contentent pas de montrer le monde : elles fabriquent une version du monde. Et elles fabriquent du “normal” avec trois mécanismes très simples :
Répéter : à force d’entendre une idée, on la trouve plausible.
Gonfler : un point de vue minoritaire peut sembler majoritaire dans une bulle numérique.
Installer : ce qui est rendu ultra-visible devient l’objet principal de notre attention.
Résultat : la normalité perçue dépend moins de la pertinence que de la quantité d’exposition.
En cabinet, on en voit les effets tous les jours. Une adolescente qui se sent “anormale” parce que son corps ne ressemble pas à ce qu’elle voit vingt fois par jour. Un père qui se vit comme “raté” parce qu’il ne correspond pas à la vitrine économique de son fil. Une mère épuisée à tenter d’atteindre la norme des “parents parfaits”.
Dans ce contexte, une partie de notre travail consiste à aider les personnes à reprendre la main sur leurs représentations. Pas en leur disant “c’est faux”, mais en leur rendant visible la fabrique de la norme.
Une phrase de Canguilhem me suit souvent : “anormal” ne veut pas dire absence de norme. Ça veut dire écart. Et l’écart n’est pas un néant : c’est un signal. Souvent, sans l’écart, la règle reste invisible. C’est l’“anormal” qui révèle la norme et permet de la discuter. Dans une famille, l’“anormal” est parfois un surligneur : il montre où la règle a besoin d’être renégociée.
Aujourd'hui, quand j’entends “c’est pas normal”. Je pose quatre questions :
Selon quelle norme ?
Par rapport à quoi ?
Au bénéfice de qui ?
À quel coût ?
Ces questions déplacent immédiatement la scène : on quitte le tribunal (“c’est bien/c’est mal”) pour entrer dans l’exploration (“ça sert à quoi, ici, maintenant ?”).
Quand la norme devient une arme silencieuse
La normalisation peut faire du bien… ou faire du mal. Elle devient toxique quand elle rétrécit la variété pour la convenance d’un tiers, ou quand elle sert à rétablir un rapport de pouvoir sous couvert de “bon sens”.
Deux filtres m’aident à discerner :
Pour qui sont-ils utiles ici et maintenant ? Si la règle rassure surtout celui qui détient déjà le pouvoir, elle n’est pas soignante.
Normaliser ne devrait jamais signifier “rendre conforme”, mais rendre possible la coexistence de plusieurs manières de fonctionner, sans humiliation ni domination.
Et nous, les thérapeutes : normaux ou pas ?
J’aime l’idée de “curiosité irrévérencieuse” : rester curieux sans révérence excessive envers la première version du problème. Pour moi, l’irrévérence n’est pas du cynisme. C’est une désacralisation bienveillante.
Et mon éthique, si je dois la résumer, tient en une phrase : agir de façon à augmenter l’éventail des possibles. Chaque fois qu’une intervention ouvre une possibilité de penser ou d’agir autrement, elle soigne. Chaque fois qu’elle referme, elle devient du pouvoir.
Dans un monde qui fabrique du “normal” par répétition, gonflement et saturation, je crois que notre travail est presque un acte de résistance tranquille : injecter de la variété au bon endroit. Refuser la normopathie, cette “normalité” qui anesthésie le vivant.
Alors, les thérapeutes sont-ils des gens normaux ? Je crois qu’on se trompe de combat quand on cherche à être “normal”. Ce que je veux, c’est être vivant, singulier, cohérent avec moi-même, et suffisamment libre pour ne pas me laisser réduire par les récits dominants. Parce qu’ils nous assaillent en continu : des histoires prêtes-à-porter, des modèles de réussite, des définitions simplifiées de ce que devrait être un couple, un parent, un professionnel, un corps, une vie “qui va bien”. Et plus ces récits s’imposent, plus notre responsabilité grandit : ne pas les confondre avec la réalité.
Cultivons nos différences. Portons-les avec fierté. Non pas comme un drapeau narcissique, mais comme une preuve incarnée que l’humain ne se laisse pas enfermer dans une seule version de lui-même. Dans ce monde saturé d’évidences, j’ai envie que les thérapeutes soient des éclaireurs : ceux qui rappellent, calmement mais fermement, que le monde est toujours plus complexe qu’il n’y paraît, et que la complexité n’est pas un problème… c’est souvent la porte de sortie.
Personnellement, je suis thérapeute. Et je suis aussi guerrier tank dans WoW, geek, lecteur fervent de Victor Hugo et de Romain Gary, hypocondriaque en rémission. Tout ça ne me rend pas moins crédible. Ça me rend plus humain. Et c’est peut-être, au fond, l’une des conditions du soin.
Références (repères)
Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique
W. Ross Ashby, An Introduction to Cybernetics
Gianfranco Cecchin, Hypothesizing, circularity, and neutrality revisited
Gregory Bateson, Steps to an Ecology of Mind
Henri Nouwen, The Wounded Healer
Michael White & David Epston, Narrative Means to Therapeutic Ends
Robert Neuburger (travaux cliniques et systémiques sur le couple, la famille, les loyautés et les normes relationnelles)
Commentaires