Oui, même votre psy vous juge...
- Julien Besse
- il y a 15 heures
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Dans le langage courant, « juger » est devenu synonyme de condamner, d’évaluer négativement ou d’étiqueter. Pourtant, dans l’histoire des idées (et dans la clinique), la capacité de jugement a aussi été valorisée comme discernement : différencier ce qui est dangereux de ce qui ne l’est pas, ce qui est acceptable de ce qui ne l’est pas, ce qui nécessite une action immédiate de ce qui peut attendre. La difficulté commence quand un jugement utile (décision rapide) se transforme en lecture d’essence (« il est dangereux », « elle est toxique », « c’est un menteur »), et qu’il rigidifie notre manière d’entrer en relation.
La pensée systémique propose un déplacement conceptuel : au lieu de demander « qui est cette personne ? », on demande « que rend cohérent ce comportement dans un contexte interactionnel, familial, institutionnel, historique ? ». Ce déplacement n’est pas une négation de la responsabilité, ni une excuse : comprendre une fonction relationnelle n’équivaut pas à justifier un acte (notamment en cas de violence ou de maltraitance). Mais il permet de réduire l’erreur classique consistant à confondre un événement, une séquence interactionnelle ou une stratégie de survie avec une identité stable.
Cet article s’appuie sur une revue narrative de références fondatrices en thérapie familiale et en intervention systémique (école structurale, stratégique/MRI, milanaise, transgénérationnelle, constructionniste et narrative) ainsi que sur des travaux en psychologie sociale et cognitive concernant les heuristiques, l’attribution causale, le biais de confirmation et les prophéties auto-réalisatrices. Le choix est intentionnellement intégratif : il vise moins l’exhaustivité que la construction d’un modèle explicatif cohérent et opératoire pour la pratique clinique et la psychoéducation.
Le jugement comme économie cognitive
Dans les situations ordinaires, nous décidons sous contrainte de temps et d’information. Les travaux sur les heuristiques montrent que l’esprit recourt à des raccourcis efficaces la plupart du temps, mais sensibles à des erreurs systématiques (Tversky & Kahneman, 1974 ; Kahneman, 2011). Le problème n’est pas d’avoir une première lecture, mais de la traiter comme une vérité finale. Une grande partie de la souffrance relationnelle vient du fait que l’on confond : (1) une hypothèse utile (« je perçois un risque »), (2) une conclusion identitaire (« cette personne est dangereuse »), (3) et une stratégie relationnelle (« je vais agir en fonction de cette identité supposée »). C’est ce passage de l’hypothèse à l’essence, puis de l’essence à la stratégie, qui rend le jugement psychologiquement coûteux et relationnellement explosif.
Du comportement à “l’essence”
La psychologie sociale décrit une tendance : inférer des dispositions stables (« il est comme ça ») à partir d’un comportement qui peut être largement expliqué par la situation. Cette tendance est souvent nommée biais de correspondance (ou, dans sa forme classique, « erreur fondamentale d’attribution »). Elle conduit à sous-estimer le poids du contexte, et à surinterpréter la personnalité.
Exemples typiques (et cliniquement fréquents) :
– « Il me coupe la parole → il est dominateur. »
– « Elle oublie → elle s’en fiche. »
– « L’ado répond mal → il est irrespectueux. »
– « Il ment → c’est un menteur. »
Dans une lecture systémique, ces équivalences rapides sont précisément ce qu’on cherche à “desserrer”, non pas pour relativiser l’acte, mais pour rendre à nouveau pensable la complexité : la fatigue, la honte, la menace perçue, la loyauté familiale, la place occupée dans une fratrie, la coalition conjugale, les attentes implicites, l’histoire transgénérationnelle, etc.
Le déplacement systémique
La thérapie familiale s’est construite historiquement contre la tentation de localiser le problème dans une personne isolée (l’« identifié »), en montrant que des symptômes et des comportements peuvent être maintenus par des boucles interactionnelles, des règles implicites et des tentatives de régulation du système familial. Les premiers auteurs systémiques ont notamment mis en avant l’idée que certains comportements (y compris somatiques) pouvaient participer à une stabilisation relationnelle — ce que la tradition a souvent appelé homeostasie familiale (Jackson, 1957/1981).
Ce point est déterminant pour la question du jugement : si un comportement est aussi une réponse à une configuration relationnelle, le jugement moral global (« c’est quelqu’un de… ») devient un mauvais outil descriptif. À l’inverse, une question systémique typique est : « Qu’est-ce que ce comportement essaie de réguler, d’éviter ou de protéger dans ce système ? » Cette question n’innocente pas. Elle produit une information clinique : la fonction possible du comportement.
Le comportement comme “meilleure tentative de solution”
Dans l’école stratégique et les travaux du Mental Research Institute (MRI), une idée centrale est que certains problèmes sont entretenus par les “tentatives de solution” répétées : ce qu’on fait pour résoudre le problème devient une partie du problème (Watzlawick et al., 1974 ; Fisch et al., 1982). Cette logique est particulièrement utile pour relire les jugements : parfois, juger durement est une tentative (coûteuse) de solution. On juge pour : se protéger, garder du contrôle, éviter la vulnérabilité, maintenir une cohérence identitaire, forcer l’autre à changer, ou réduire l’incertitude.
Dans cette perspective, un jugement négatif peut fonctionner comme une “solution” relationnelle :
– En couple : « Il s’en fiche » autorise la colère (plutôt que la tristesse) et réduit l’exposition au rejet.
– En famille : « Il est ingérable » justifie une coalition parentale rigide et évite un conflit conjugal plus profond.
– Au travail : « Elle est incompétente » permet de ne pas négocier des frontières ou des attentes.
L’objectif clinique n’est pas d’interdire ces jugements, mais d’en comprendre la fonction, et d’ouvrir des alternatives moins destructrices.
Les jugements qui s’auto-confirment
Une fois un jugement posé, nous cherchons spontanément des éléments qui confirment notre hypothèse et négligeons ceux qui la contredisent. Les travaux sur la “non-élimination des hypothèses” (Wason, 1960) et sur les stratégies de test (Klayman & Ha, 1987) décrivent bien ce mécanisme : on teste souvent de manière à confirmer plutôt qu’à réfuter.
En contexte relationnel, ce biais cognitif devient un biais interactionnel : le jugement guide nos micro-comportements (ton, distance, vigilance, sarcasme, retrait), lesquels augmentent la probabilité que l’autre réagisse d’une manière compatible avec notre scénario. C’est l’un des chemins par lesquels se construisent des prophéties auto-réalisatrices (Merton, 1948) : la définition initiale de la situation modifie les conduites de façon à produire l’issue redoutée. Dans les contextes éducatifs, l’effet des attentes (Rosenthal & Jacobson, 1968) illustre la puissance de ce mécanisme : des attentes modifient les interactions, et les interactions modifient les performances.
En clinique familiale, ce phénomène est visible quand un membre s’attend à être jugé, anticipe la condamnation, et adopte une posture défensive ou agressive… qui déclenche précisément le jugement attendu. Les systèmes relationnels “apprennent” alors des scripts : chacun devient la preuve vivante du scénario de l’autre.
Distinguer l’acte, la fonction et la personne
Une des confusions majeures du jugement ordinaire est de mélanger trois niveaux : (1) l’acte (ce qui s’est passé, observable, datable), (2) la fonction (à quoi cela sert dans le système, même si c’est destructeur), (3) la personne (qui est toujours plus large que ses actes et ses fonctions). Cette distinction est compatible avec plusieurs traditions systémiques : elle permet de tenir ensemble responsabilité (acte), compréhension (fonction) et non-réduction identitaire (personne).
La thérapie narrative a, de son côté, formalisé une idée voisine : “la personne n’est pas le problème ; le problème est le problème”, via l’externalisation et la reconstruction de récits alternatifs (White & Epston, 1990). Cette approche offre un vocabulaire puissant pour réduire l’étiquetage : on passe de “il est violent” à “la violence s’est invitée dans la relation, dans tels contextes, avec tels déclencheurs, et avec tels coûts”. Cela ne banalise pas : cela rend l’intervention plus précise.
“Même votre psy vous juge”
Oui, le thérapeute juge : il évalue (dangerosité, consentement, capacité à se réguler), il discrimine (ce qui aide / ce qui n’aide pas), il hiérarchise (sécurité, alliances, objectifs). La question clinique n’est donc pas “juger ou ne pas juger”, mais “comment juger sans réduire ?”. Le courant milanais a proposé une discipline de la pensée clinique : hypothétiser plutôt que conclure, rester circulaire plutôt que linéaire, et pratiquer une neutralité active. Cecchin (1987) reformule cette neutralité comme “invitation à la curiosité” : une manière de se protéger des certitudes rapides et de leurs effets de blâme.
Dans cette tradition, la connotation positive vise à attribuer une intention protectrice (ou une logique de loyauté) à un comportement problématique, afin de réduire la polarisation morale et d’ouvrir des alternatives. L’idée n’est pas de dire “c’est bien”, mais “cela a eu un sens dans ce système”. Ce geste est particulièrement efficace contre l’étiquetage, car il décolle l’identité de l’acte et remet du mouvement dans les positions (Selvini Palazzoli et al., 1978).
Questions circulaires et questions réflexives
Le type de questions posé est déjà une intervention. Tomm (1987, 1988) distingue notamment des questions qui renforcent une causalité linéaire (“qui a commencé ?”) de questions circulaires et réflexives (“que se passe-t-il entre vous quand… ?”, “que pensez-vous que X imagine que vous pensez ?”). Les questions réflexives ont précisément pour fonction d’aider la famille à générer de nouvelles descriptions d’elle-même, plutôt que de rester prisonnière d’un jugement figé.
Posture de “non-savoir” et co-construction (constructionnisme)
Dans l’approche constructionniste, Anderson et Goolishian (1992) décrivent une posture de “not-knowing” : le client est expert de son expérience, et le thérapeute se garde de verrouiller trop tôt une interprétation. Dans la problématique du jugement, l’intérêt est direct : cette posture agit comme un antidote à la “capture” par la première impression clinique. Elle maintient l’ouverture des hypothèses, donc la multiplicité des futurs possibles.
C’est précisément là que la posture du thérapeute est “différente” : non parce qu’il serait pur ou sans jugement, mais parce qu’il s’entraîne à maintenir la multiplicité des descriptions (hypothèses), à privilégier la curiosité sur la condamnation, et à chercher des formulations qui réduisent le blâme tout en augmentant la responsabilité.
Le jugement n’est pas l’ennemi : c’est un outil cognitif et relationnel. Ce qui enferme, c’est l’essentialisation, la perte du contexte et l’auto-confirmation interactionnelle. L’approche systémique propose une alternative pragmatique : transformer le jugement en hypothèse contextuelle, distinguer acte/fonction/personne, et utiliser des interventions (questions circulaires et réflexives, connotation positive, posture de non-savoir, multiplication des perspectives) qui rouvrent des possibles sans nier les limites nécessaires.
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