Les boutons de couture : un objet flottant au service de la thérapie familiale systémique
- Julien Besse
- 6 juil.
- 5 min de lecture
Introduction
L’utilisation d’objets dans le cadre de la psychothérapie n’est pas nouvelle. En thérapie systémique, la notion d’objet flottant a été développée dans les années 1990 par Caillé et Rey (1993). L’objet flottant, défini comme « un rituel thérapeutique qui ouvre un espace de liberté entre consultant et intervenant » (Rey, 1994, p. 37), permet d’introduire un tiers ludique et métaphorique dans la relation thérapeutique. Il soutient l’expression indirecte des enjeux relationnels, favorisant ainsi une lecture plus riche et moins défensive des interactions familiales.
Dans ce cadre, l’apport de Marie-Jeanne Schön, psychologue et psychothérapeute luxembourgeoise, est particulièrement original. Elle propose depuis plusieurs années l’utilisation de boutons de couture comme objets flottants en thérapie familiale. Cette approche, à la fois simple, poétique et profonde, mérite d’être présentée dans ses fondements, ses usages cliniques et sa portée symbolique.
Pourquoi des boutons ? Dimensions sensorielles et métaphoriques
Le bouton de couture est un objet universel, modeste, connu de tous. C’est précisément cette banalité apparente qui en fait un support projectif puissant. Il ne véhicule a priori aucune charge symbolique prédéfinie. Il est donc ouvert à toutes les projections et interprétations.
Sur le plan sensoriel, le bouton engage le toucher, la vue, parfois même l’ouïe. Il peut être lisse ou rugueux, petit ou imposant, coloré ou terne. Chaque choix devient une prise de position émotionnelle. Schön (2010) insiste sur l’importance de laisser les patients manipuler les boutons : les toucher, les retourner, les comparer. Ce contact direct favorise l’implication corporelle, indispensable pour accéder à des contenus affectifs profonds.
Sur le plan métaphorique, le bouton devient un miroir des liens familiaux. Il peut représenter une personne, une relation, une absence, un conflit, une perte. Par exemple, un patient peut choisir un bouton bleu brillant pour représenter un frère perçu comme rayonnant, ou un petit bouton noir pour figurer un parent distant. Ces associations ne sont pas interprétées par le thérapeute, mais explorées dans le dialogue, à travers des questions circulaires et ouvertes.
Mise en œuvre clinique
Avec les familles
Dans les séances familiales, Schön commence par proposer à chacun de choisir des boutons représentant les membres de la famille. Une planche en liège ou une plaque en bois sert de support. Les patients disposent les boutons selon leurs perceptions : proches ou éloignés, alignés ou isolés.
Cette configuration devient alors une sculpture métaphorique du système familial. Elle permet d’explorer les alliances, les exclusions, les distances affectives. Le thérapeute peut alors inviter les participants à commenter : pourquoi ce bouton pour papa ? Pourquoi cette distance entre deux membres ? Que ressentez-vous en voyant cette configuration ?
L’exercice peut ensuite se décliner dans le temps : avant un événement marquant (naissance, décès, divorce), aujourd’hui, puis dans une projection future. Ces mises en récit favorisent une élaboration narrative des trajectoires familiales.
En contexte de deuil
L’un des contextes les plus puissants de l’usage des boutons est le travail du deuil. Schön relate plusieurs cas où des parents ayant perdu un enfant ont pu représenter le défunt à travers un bouton. Ce geste, à la fois simple et chargé, permet de réintégrer l’enfant dans la constellation familiale, de lui redonner une place symbolique.
Dans un cas, un père a choisi une petite perle blanche pour représenter son bébé décédé de mort subite. Le moment de ranger le bouton dans la boîte fut bouleversant : cela devenait une manière ritualisée de reconnaître la perte. Mais ce bouton pouvait aussi rester visible, « rester dans la boîte » du récit familial, comme une présence symbolique. La souplesse de l’outil permet ainsi d’accompagner la complexité émotionnelle du deuil.
En thérapie de couple
Les couples peuvent eux aussi bénéficier de cette médiation. Chaque partenaire choisit un bouton pour soi, puis pour l’autre, et peut ajouter d’autres éléments représentant des enfants, le travail, des tiers importants. L’agencement spatial permet de représenter la dynamique du couple : proximité, distance, déséquilibre, etc.
Le fait de manipuler les boutons, de les déplacer, d’en discuter, permet de travailler sur la relation sans accusation ni jugement. Les partenaires peuvent s’interroger sur ce qui les rapproche, les éloigne, ce qu’ils aimeraient changer. Cette expérimentation symbolique ouvre un espace d’ajustement possible.
En supervision
Enfin, Marie-Jeanne Schön utilise également cet outil en supervision clinique. Les professionnels peuvent représenter une situation, une équipe, une famille accompagnée, à l’aide de boutons. Cela permet de matérialiser les enjeux systémiques d’une situation complexe, et de prendre du recul. Le groupe de supervision peut alors réfléchir à partir d’un support commun, facilitant la construction d’hypothèses circulaires et multi-positionnelles.
Un cadre thérapeutique à respecter
Marie-Jeanne Schön insiste sur le fait que les boutons ne sont ni un jeu, ni un test. Ils sont un outil thérapeutique symbolique, investi et contenant. Le cadre est essentiel : le thérapeute doit expliquer l’usage, rassurer sur la démarche, et encadrer l’expérience.
Un élément important est la boîte contenant les boutons. Pour elle, cette boîte est un contenant symbolique, souvent en bois recouvert de liège. Elle représente l’espace thérapeutique, le cadre, les limites. Chaque bouton peut y entrer ou en sortir : cela a un sens, cela peut être discuté. Le bouton qui quitte la boîte n’est pas rejeté, mais peut symboliser un éloignement, une transformation, une évolution du système.
Apports
Accessibilité et simplicité : les boutons sont faciles à trouver, peu coûteux, familiers.
Dimension sensorielle et symbolique : ils mobilisent les sens, tout en ouvrant à la métaphore.
Adaptabilité : utilisables en individuel, en couple, en famille, en groupe.
Temporalité : permettent de représenter le passé, le présent, l’avenir.
Puissance projective : ils révèlent des dynamiques invisibles, suscitent des émotions profondes.
Limites
Risque d’interprétation sauvage : le thérapeute doit rester dans l’exploration, sans projeter ses propres significations.
Cadre nécessaire : sans cadre clair, l’objet flottant perd sa fonction.
Inadéquation pour certains profils : chez des patients psychotiques ou très jeunes enfants, la symbolisation peut être inopérante.
Conclusion
L’utilisation des boutons de couture comme objets flottants, telle que développée par Marie-Jeanne Schön, constitue une contribution précieuse à la thérapie systémique contemporaine. En alliant sens, créativité, toucher et métaphore, cette approche ouvre un espace transitionnel où les familles, les couples et les individus peuvent se raconter autrement, mettre en jeu leurs représentations, et co-construire de nouveaux récits.
À l’heure où la thérapie systémique cherche à intégrer des dispositifs sensibles, ludiques et porteurs de sens, les boutons nous rappellent que la simplicité peut devenir profondeur, et que le plus petit des objets peut parfois contenir la plus grande des émotions.
Références
Caillé, P. (1993). La construction de la réalité dans la thérapie familiale. ESF.
Rey, Y. (1994). Objets flottants : jeu, rituel et métaphore. Thérapie Familiale, 15(3), 33‑46.
Schön, M.-J. (2010). L’histoire du bouton n’est pas cousue de fil blanc. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 45, 71‑92.
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