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La capsule temporelle thérapeutique :un pont entre thérapies narratives et approche orientée solution


Introduction : quand le futur devient matière première de la thérapie

Dans bien des suivis, nous rencontrons des personnes qui se sentent prises dans une histoire figée : “je suis comme ça”, “ça a toujours été comme ça”, “ça ne changera jamais”. Les thérapies narratives nous rappellent que ces phrases ne sont pas de simples constats, mais des récits dominants qui sélectionnent certains événements, en oublient d’autres, et organisent le futur comme la répétition du passé (White & Epston, 1990).


Inviter un·e client·e à écrire ou enregistrer une capsule temporelle – une lettre à son soi futur, une lettre de son soi futur au présent, ou un message scellé à ouvrir dans plusieurs années – revient à introduire dans le travail thérapeutique un geste très particulier :donner au futur le statut de personnage et de lieu dans l’histoire.

Cet article propose un cadre conceptuel et clinique pour utiliser ces capsules temporelles auprès d’adultes, d’ados, de couples ou de familles, en articulant :


  • les apports des thérapies narratives, conçues comme une approche non normative, relationnelle et contextualisée ;

  • certains outils de l’approche orientée solution, notamment la question miracle et la description du futur préféré ;

  • les recherches autour des possible selves, de l’écriture expressive et de la continuité avec le soi futur.


1. Les thérapies narratives : une clinique de l’histoire et du contexte

Les thérapies narratives partent d’une idée simple, mais exigeante pour nous comme clinicien·ne·s : les personnes ne sont pas le problème ; le problème est le problème (White & Epston, 1990). La souffrance psychique est souvent liée au fait qu’une histoire saturée de problème a pris toute la place, invisibilisant d’autres histoires possibles.

Le travail thérapeutique consiste alors à :

  • externaliser le problème pour pouvoir le questionner (“Comment la Dévalorisation s’invite-t-elle dans ta vie ?”) ;

  • repérer des résultats uniques, ces moments où la personne n’a pas agi comme le problème le prédirait ;

  • épaissir, séance après séance, une histoire alternative plus proche des intentions, des valeurs et des solidarités de la personne.


La recherche sur l’identité narrative (McAdams & McLean, 2013) converge avec cette perspective : chacun construit, au fil du temps, une histoire de soi qui articule passé, présent et futur pour donner un sentiment d’unité. Le futur n’est donc pas un simple “plan” : il fait partie intégrante de ce récit identitaire.


La théorie des possible selves (Markus & Nurius, 1986) apporte un langage précieux à ce sujet. Nous portons en nous des images de ce que nous pourrions, voudrions ou craindrions de devenir. Ces possibles soi orientent l’attention, la motivation, les choix. Lorsqu’un récit saturé de problème domine, les possible selves deviennent étroits, rigides, voire inexistants (“à 40 ans je serai simplement encore plus seul”).

La capsule temporelle thérapeutique vise précisément à réouvrir le champ des possible selves et à les faire exister dans un document (lettre, vidéo, audio) qui pourra, le moment venu, être relu, rediscuté, voire re-problématisé.


2. Écriture expressive, futur préféré et continuité avec le soi futur

L’idée de demander à quelqu’un d’écrire sur sa vie future n’est pas qu’une jolie métaphore : elle s’appuie aussi sur un corpus empirique solide.

Les travaux sur l’écriture expressive (Baikie & Wilhelm, 2005) montrent que le fait d’écrire de manière structurée sur des événements émotionnellement significatifs, ou sur ses objectifs de vie, peut favoriser l’élaboration, diminuer certains symptômes et améliorer le bien-être.


Plus spécifiquement, l’intervention dite du “Best Possible Self” (meilleure version possible de soi) consiste à demander à une personne de décrire par écrit sa vie dans un futur où les choses se seraient aussi bien passées que possible, dans différents domaines (travail, relations, santé…). Plusieurs études et revues (King, 2001 ; Loveday, Lovell, & Jones, 2016 ; Boselie et al., 2023) suggèrent que cette pratique augmente l’optimisme et le bien-être affectif, avec des effets cliniquement significatifs pour une intervention très brève.


Parallèlement, les recherches sur la future self-continuity montrent que la manière dont nous nous sentons reliés à notre soi futur (comme une personne “étrangère” ou comme un prolongement de qui nous sommes aujourd’hui) influence nos comportements de santé, nos décisions financières, notre propension à prendre soin de nous (Rutchick et al., 2018 ; Hong, Zhang, & Sedikides, 2024). Plus la continuité perçue est grande, plus nous sommes enclins à adopter des comportements en faveur du soi futur.

Les capsules temporelles thérapeutiques, en particulier lorsqu’elles sont adressées (à un soi futur, ou écrites par un soi futur imaginé), permettent de travailler cette continuité de manière très concrète : le futur cesse d’être une abstraction pour devenir un interlocuteur ou un destinataire.


3. Articulation avec l’approche orientée solution : question miracle et futur préféré

L’approche orientée solution partage avec ces dispositifs un intérêt marqué pour le futur préféré et les exceptions au problème.

Au cœur de cette démarche, la question miracle occupe une place connue des praticien·ne·s :

“Supposons que cette nuit, pendant que tu dors, un miracle se produise et que le problème qui t’amène ici disparaisse. Demain matin, à quoi remarqueras-tu que ce miracle a eu lieu ? Et que remarqueront les autres ?”

Cette question n’est pas une simple visualisation positive : elle pousse à décrire en détail le quotidien d’un futur où le problème a perdu sa centralité. Elle est souvent suivie de questions d’exception (“y a-t-il des moments, même minuscules, où quelque chose ressemble déjà un peu à ce futur ?”) et d’échelles (“sur une échelle de 0 à 10, où en es-tu aujourd’hui par rapport à ce futur ?”).

Les méta-analyses sur l’approche orientée solution (Kim, 2008 ; Vermeulen-Oskam et al., 2024) convergent pour souligner son efficacité globale, avec un nombre moyen de séances souvent réduit.


Dans ce contexte, la capsule temporelle thérapeutique peut être vue comme :

  • un prolongement écrit de la question miracle : la personne ne se contente plus de répondre oralement, elle consigne dans un document la description de ce futur ;

  • un support pour approfondir les indices actuels d’un futur préféré (par exemple, en repérant dans la lettre des gestes, des relations, des habitudes qui ont déjà des ancêtres dans le présent) ;

  • un moyen de consolider l’alliance entre soi présent et soi futur, souvent très travaillée en approche orientée solution, mais rarement formalisée dans un document.


4. Trois formats cliniques de capsule temporelle

On peut décliner la capsule temporelle de plusieurs manières, chacune avec ses objectifs et ses effets possibles.


4.1. Lettre à son soi futur : “si les choses se passent bien”

Dans ce format, on invite la personne à se projeter dans un futur situé (3, 5, 10 ans…) en partant du principe que les choses ont suffisamment bien tourné.

Exemple de consigne :

“Imagine que nous sommes dans dix ans et que ta vie a pris une direction qui te convient profondément. Écris ta lettre au présent, comme si tu étais déjà cette personne. Décris ton quotidien, tes relations, la façon dont tu travailles, te reposes, te nourris, te relies aux autres. Parle aussi des obstacles que tu as traversés et de ce qui t’a aidé à les dépasser.”

Cette lettre permet de :

  • clarifier le paysage du futur souhaité (ce que White appelait parfois “landscape of action” et “landscape of identity”) ;

  • identifier des valeurs centrales (autonomie, solidarité, création, sécurité…) ;

  • repérer les appuis imaginés (personnes, institutions, collectifs, pratiques) qui rendent ce futur possible.


En séance, le thérapeute peut travailler avec le texte en posant des questions du type :

  • “Qu’est-ce qui, dans ta vie actuelle, ressemble déjà à ce que tu décris là ?”

  • “Si ce futur-là t’écrit un message d’encouragement aujourd’hui, que te dirait-il à propos de ce que tu fais déjà ?”


4.2. Lettre du soi futur au soi présent : soutien pendant la tempête

Ici, nous inversions l’axe : c’est un soi futur qui a traversé la crise actuelle (séparation, burnout, maladie, conflit familial…) et qui écrit au soi présent.

Exemple de consigne :

“Imagine que ton toi de dans cinq ans, qui a traversé ce que tu vis aujourd’hui, décide de t’écrire. Comment comprend-il cette période ? Qu’est-ce qu’il voit de toi que tu ne vois peut-être pas ? De quoi te remercie-t-il ? Quels petits choix te remercie-t-il d’avoir faits ? Quelles personnes, quels lieux, quelles pratiques te suggère-t-il de t’appuyer davantage ?”

Ce format permet souvent :

  • un regard plus compatissant sur soi ;

  • un sentiment de continuité (“il existe une version de moi qui a tenu”) ;

  • un repérage de micro-compétences déjà présentes dans le quotidien.

Les travaux sur la future self-continuity (Rutchick et al., 2018 ; Hong et al., 2024) suggèrent que ce type d’exercice peut contribuer à renforcer l’alignement entre décisions présentes et valeurs de long terme.


4.3. Capsule scellée : un document pour plus tard

Enfin, il est possible de proposer une capsule scellée – lettre, audio, vidéo – qui ne sera ouverte qu’à une date convenue (par exemple, dix ans jour pour jour).

Ce dispositif fonctionne alors comme :

  • un rituel marquant une transition (fin d’une thérapie, changement de vie, migration, sortie d’un contexte violent) ;

  • un contre-document face à d’autres écritures possibles de la vie de la personne (dossiers, évaluations, diagnostics) ;

  • un geste de soin envers le soi futur, à qui l’on souhaite laisser une trace de ce qui a compté à ce moment-là.


Il est important, dans ce cas, de parler explicitement :

  • de la sécurité (où sera conservée la capsule, qui peut y accéder ?) ;

  • de la souplesse (la personne a toujours le droit de la modifier, de la compléter ou de la détruire).


5. Indications, précautions et posture thérapeutique

Indications possibles :

  • histoires saturées de problème où le futur semble fermé ou prévisible ;

  • moments de transition identitaire (adolescence, remaniements professionnels, migrations, parentalité, retraite) ;

  • travail de sens face à la maladie chronique ou en soins palliatifs ;

  • accompagnement de professionnel·le·s (supervision, analyse de pratique) souhaitant réfléchir à leur propre devenir.

Précautions :

  • calibrer l’exercice en cas de dépression sévère, trauma aigu ou forte désespérance : parfois, commencer par de très courts fragments de futur est plus ajusté qu’une lettre longue ;

  • éviter que la capsule ne devienne un instrument de jugement (“si je n’ai pas atteint ce futur, c’est que j’ai échoué”) ;

  • rester vigilant aux conditions matérielles et sociales : ce futur n’est pas seulement le produit de la volonté, mais aussi de contextes plus larges.


Posture clinique :

La capsule temporelle n’est pas une technique neutre. Elle gagne à être utilisée dans une posture :

  • de non-savoir (le thérapeute se laisse surprendre par ce que la personne imagine) ;

  • de curiosité respectueuse pour les valeurs, les liens, les engagements qui se dessinent ;

  • de co-construction, où le document est discuté, revisité, parfois réécrit, plutôt que sacralisé.


Conclusion : co-écrire des futurs habitables

La capsule temporelle thérapeutique est un outil simple, peu coûteux, mais extrêmement riche. Elle permet de :

  • travailler le futur comme espace narratif, et non seulement comme plan d’action ;

  • rendre visibles et partageables des possible selves plus larges que ceux autorisés par le problème ;

  • articuler les apports des thérapies narratives (documents thérapeutiques, approche non normative, attention au contexte) et de l’approche orientée solution (question miracle, exceptions, futur préféré).


Dans un monde où de nombreuses personnes ont le sentiment que “tout est déjà joué”, inviter un·e client·e à écrire à son futur soi – ou à recevoir une lettre depuis ce futur – peut être une manière discrète, mais puissante, de rouvrir l’horizon et de réintroduire de la possibilité dans la clinique du quotidien.



Références (APA)

Baikie, K. A., & Wilhelm, K. (2005). Emotional and physical health benefits of expressive writing. Advances in Psychiatric Treatment, 11(5), 338–346.

Bannink, F. P. (2007). Solution-focused brief therapy. Journal of Contemporary Psychotherapy, 37(2), 87–94.

Boselie, J. J. L. M., et al. (2023). The effectiveness and equivalence of different versions of a Best Possible Self intervention. Behaviour Research and Therapy, 162, 104246.

Hong, E. K., Zhang, Y., & Sedikides, C. (2024). Future self-continuity promotes meaning in life through authenticity. Journal of Research in Personality, 109, 104463.

Kim, J. S. (2008). Examining the effectiveness of solution-focused brief therapy: A meta-analysis. Research on Social Work Practice, 18(2), 107–116.

King, L. A. (2001). The health benefits of writing about life goals. Personality and Social Psychology Bulletin, 27(7), 798–807.

Loveday, P. M., Lovell, G. P., & Jones, C. M. (2016). The Best Possible Selves intervention: A review of the literature to evaluate efficacy and guide future research. Journal of Happiness Studies, 19(2), 607–628.

Markus, H., & Nurius, P. (1986). Possible selves. American Psychologist, 41(9), 954–969.

McAdams, D. P., & McLean, K. C. (2013). Narrative identity. Current Directions in Psychological Science, 22(3), 233–238.

Rutchick, A. M., Slepian, M. L., Reyes, M. O., Pleskus, L. N., & Hershfield, H. E. (2018). Future self-continuity is associated with improved health and increases exercise behavior. Journal of Experimental Psychology: Applied, 24(1), 72–80.

Vermeulen-Oskam, E., et al. (2024). The current evidence of solution-focused brief therapy: A meta-analysis. Clinical Psychology Review, 107, 102292.

White, M., & Epston, D. (1990). Narrative means to therapeutic ends. New York, NY: W. W. Norton.

 
 
 

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