L’École de Rome en thérapie familiale : comprendre le symptôme autrement
- Julien Besse
- il y a 3 heures
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Parmi les grands courants de la thérapie familiale systémique, l’École de Rome occupe une place importante par sa manière singulière de penser le symptôme, le changement et la posture du thérapeute. Portée notamment par Maurizio Andolfi, Carmine Saccu, Paolo Menghi et Anna Maria Nicolò, cette approche s’est intéressée de près aux familles dans lesquelles le changement semble à la fois désiré… et redouté.
L’une des idées centrales de ce modèle est que le symptôme n’est jamais seulement un problème individuel. Il possède une fonction relationnelle. Il exprime une souffrance, bien sûr, mais il participe aussi à la régulation du système familial. Autrement dit, ce qui fait souffrir la famille peut aussi, d’une certaine manière, contribuer à maintenir sa stabilité. C’est pour cette raison que l’École de Rome s’intéresse beaucoup à la question de l’homéostasie : ce mouvement par lequel un système cherche à préserver son équilibre, parfois même au prix d’une grande rigidité.
Dans cette perspective, le symptôme peut être compris comme un signal d’alerte, mais aussi comme une tentative de changement qui reste encore prisonnière des règles anciennes du système. Une famille peut alors venir consulter avec une demande paradoxale : elle souhaite que quelque chose change, tout en craignant profondément que ce changement ne mette en péril son identité, ses liens ou ses équilibres implicites. Le thérapeute ne peut donc pas se contenter de pousser au changement de manière frontale. Il doit d’abord reconnaître ce que la stabilité actuelle protège, avant d’ouvrir un espace de transformation.
C’est précisément dans ce cadre que prennent sens plusieurs techniques emblématiques de l’École de Rome. Elles sont puissantes, parfois déroutantes, et demandent toujours beaucoup de finesse, de prudence et d’humanité dans leur utilisation.
La première est la provocation thérapeutique. Il ne s’agit jamais de provoquer la personne elle-même, mais de provoquer la fonction du symptôme. Le thérapeute vient alors nommer, parfois de manière volontairement accentuée, la logique relationnelle qui se joue sous les yeux de tous. Dans une famille où un adolescent se tait tandis qu’un parent parle à sa place, le thérapeute pourrait par exemple souligner ce fonctionnement en demandant explicitement au jeune de rester silencieux pour permettre au parent de continuer à tout organiser. Bien conduite, cette intervention rend visible la rigidité du système. Mal conduite, elle peut devenir blessante. Toute la différence tient à la qualité de l’alliance thérapeutique et à la subtilité de la posture.
La deuxième technique est l’amplification. Ici, le thérapeute pousse légèrement plus loin une dynamique déjà présente afin qu’elle apparaisse avec plus d’évidence. Il peut mettre en scène, presque théâtraliser, une interaction familiale pour que chacun voie plus clairement ce qui se répète habituellement sans être nommé. L’amplification permet de rendre perceptible l’organisation relationnelle du symptôme. Elle a parfois une dimension presque comique, non pas pour ridiculiser la famille, mais pour introduire un décalage qui ouvre la réflexion.
La troisième technique est la négation stratégique. Elle consiste, paradoxalement, à ne pas valider trop vite les progrès ou les changements observés. Si une famille revient en séance en expliquant que les choses vont beaucoup mieux, le thérapeute peut adopter une position de retrait et minimiser prudemment l’idée d’un changement déjà acquis. Ce type d’intervention vise à protéger un changement encore fragile. En effet, lorsqu’un système a peur d’évoluer, célébrer trop vite l’amélioration peut parfois réactiver les défenses et provoquer un retour en arrière. La négation stratégique permet alors d’éviter que le changement naissant ne soit attaqué trop tôt par le système lui-même.
Ces trois techniques illustrent bien l’intelligence clinique de l’École de Rome : au lieu de combattre directement les résistances, elle cherche à les comprendre, à les accompagner, et parfois même à s’en servir comme appui pour transformer le système. Le non-changement n’est pas traité comme un obstacle pathologique ; il est reconnu comme une tentative de survie. C’est pourquoi le thérapeute de l’École de Rome est à la fois engagé, authentique, directif et imprévisible. Il ne cherche pas simplement à corriger des comportements, mais à modifier les règles implicites qui organisent les relations.
En définitive, l’apport majeur de l’École de Rome est sans doute de nous rappeler une chose essentielle : dans les familles en souffrance, ce qui doit changer est souvent précisément ce qui a longtemps permis de tenir. Et c’est pourquoi toute transformation exige d’abord du respect pour les équilibres anciens, même lorsqu’ils sont devenus douloureux.
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