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Injustices relationnelles, loyautés invisibles et réparation : Ce que nous révèle l’approche contextuelle

Imaginez une thérapie dans laquelle la justice relationnelle, la loyauté, l’éthique et la reconnaissance mutuelle ne sont pas des idées abstraites, mais les fondations mêmes du soin. Une thérapie qui ne se contente pas de comprendre les symptômes, mais qui s'attache à réparer les liens. C’est ce que propose l’approche contextuelle développée par Ivan Boszormenyi-Nagy.


Une approche thérapeutique ancrée dans l’éthique du lien

L’approche contextuelle a été pensée dans les années 1950 par Ivan Boszormenyi-Nagy, psychiatre d’origine hongroise installé aux États-Unis. À une époque où la thérapie familiale commence à se structurer, Nagy propose une vision profondément humaniste et intégrative, influencée par la psychanalyse de Ferenczi, la philosophie dialogique de Martin Buber, mais aussi l’approche systémique émergente.


Ce qui distingue fondamentalement cette approche, c’est sa volonté de ne pas séparer la psychologie individuelle des dimensions éthiques et intergénérationnelles des relations humaines.


Cinq dimensions indissociables dans toute relation

Pour Nagy, chaque relation humaine repose sur cinq dimensions fondamentales :

  1. La dimension des faits : le contexte de vie objectif (ex. : être né fille ou garçon, riche ou pauvre, en bonne santé ou non). C’est là que résident les injustices distributives.

  2. La dimension psychologique individuelle : le vécu interne de chaque personne.

  3. La dimension interactionnelle : les dynamiques systémiques au sein de la famille.

  4. La dimension éthique relationnelle : la manière dont les dons, les soins, les dettes et les responsabilités circulent dans les liens.

  5. La dimension existentielle (ou "ontique") : la place du sens, de la transcendance, du symbolique.



Le compte affectif : une métaphore centrale

Dans cette vision, chaque relation fonctionne comme un “compte courant affectif” : nous enregistrons (souvent inconsciemment) ce que nous donnons et ce que nous recevons.


Lorsque le compte est équilibré, la relation est perçue comme juste et la confiance circule librement. Mais lorsqu’une personne donne sans retour, ou reçoit sans être créditée, le sentiment d’injustice s’installe, et avec lui, parfois, les symptômes psychiques ou relationnels.


C’est ce que Nagy appelle le grand livre des comptes familiaux (Ledger)

Légitimité constructive ou destructive

Selon Nagy, deux formes de légitimités peuvent émerger de l’histoire relationnelle :

  • La légitimité constructive : lorsque les dons sont reconnus, valorisés. Elle favorise le développement, la confiance, et la continuité des liens.

  • La légitimité destructive : lorsque les dons sont ignorés, niés, ou injustement exigés. Cela engendre une souffrance qui peut se transmettre à d’autres, notamment dans une logique transgénérationnelle.


Par exemple, une personne abandonnée dans son enfance peut chercher, à l’âge adulte, à obtenir une réparation inconsciente de cette blessure auprès de son/sa partenaire, qui devient alors porteur d’une dette qu’il n’a pas contractée.


Loyautés invisibles : des fidélités inconscientes

Un concept clé de cette approche est celui de loyautés invisibles. Ces loyautés sont souvent inconscientes, involontaires, mais puissantes. Elles nous lient à notre famille d’origine, même lorsque les liens sont douloureux, conflictuels, voire rompus.

Un exemple classique : une personne ayant eu un parent alcoolique peut développer, des années plus tard, une consommation problématique d’alcool. Cela peut être compris non comme une simple reproduction, mais comme une tentative inconsciente de comprendre, de se rapprocher, voire de pardonner ce parent, en s’exposant aux mêmes vulnérabilités.


Donner, recevoir… et être reconnu

L’approche contextuelle insiste sur un point essentiel : les enfants ont autant besoin de recevoir que de donner. C’est en donnant — de l’attention, du soutien, de l’amour — et en étant crédités pour leurs dons qu’ils construisent leur estime de soi, leur sentiment d’utilité et de compétence.


Mais lorsque l’enfant est contraint de donner au détriment de ses propres besoins, on parle de parentification. L’enfant prend alors la place du parent, devenant son soutien émotionnel, parfois même son soignant ou son confident. La thérapie contextuelle vise alors à valider les dons de l’enfant, à les reconnaître sans le priver de cette fonction qui l’a construit, mais en le soulageant de ce fardeau.


Le rôle du thérapeute : multipartialité directionnelle

La posture du thérapeute contextuel est exigeante. Elle repose sur un principe central : la multipartialité directionnelle.


👉 Le thérapeute ne reste pas neutre.Il s’engage tour à tour avec chacun des membres de la famille, y compris ceux qui ont pu causer une injustice. Il ne cherche pas de coupables, mais des responsabilités partagées, des comptes à équilibrer, des dons à reconnaître.

Cela peut donner lieu à des questions puissantes :

  • Qui a donné sans retour ?

  • Quelles dettes n’ont pas été reconnues ?

  • Où la confiance a-t-elle été abîmée ?

  • Que faudrait-il pour qu’elle puisse renaître ?


Une approche résolument réparatrice

La thérapie contextuelle est à la fois individuelle et collective : elle peut se pratiquer en séance individuelle, en couple, ou en famille. Son objectif n’est pas de pointer des responsabilités morales, mais de réhabiliter l’équilibre, restaurer la confiance, et permettre des réparations relationnelles.


C’est une approche profondément engagée, qui prend au sérieux les dimensions éthiques, transgénérationnelles, culturelles et émotionnelles du soin psychique.


En conclusion

Dans une époque où les liens familiaux sont parfois rompus, où les blessures intergénérationnelles peinent à se dire, l’approche contextuelle offre une boussole précieuse. Elle nous rappelle que la guérison ne vient pas seulement de la compréhension, mais aussi de la reconnaissance, de la justice et du respect des dons reçus et offerts.


 
 
 

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