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Paralysé à 17 ans… il va réinventer la psychothérapie : la folle histoire de Milton Erickson

Il y a des destins qui commencent dans le mouvement. Celui de Milton H. Erickson commence dans l’immobilité. Et c’est précisément ce paradoxe qui le rend si utile, aujourd’hui encore, à tous ceux qui travaillent avec le changement humain — en particulier dans le sillage des thérapies brèves et de l’approche systémique.

Août 1919. Il a 17 ans. La poliomyélite le laisse paralysé, incapable de bouger comme avant, dépendant, exposé à une angoisse primitive : celle d’un corps qui ne répond plus. Dans certains récits biographiques, il rapporte un épisode devenu emblématique : il s’obstine à vouloir voir un dernier coucher de soleil, en utilisant un miroir placé sur une commode pour capter l’angle de vue. Il découvre alors comment l’attention sélectionne le monde, comment l’esprit peut se fixer sur un objectif proche, et comment cette focalisation peut modifier l’expérience vécue.

Mais avant même la polio, Erickson vit déjà dans une pluralité de réalités. Enfant, il grandit avec des difficultés perceptives (souvent rapportées : daltonisme, dyslexie, etc.) qui lui apprennent très tôt une leçon fondamentale : deux personnes peuvent regarder la même scène et ne pas habiter le même monde. C’est une idée simple, mais cliniquement décisive : si la perception fabrique une part de la réalité, alors la thérapie ne peut pas être une recette universelle ; elle doit être un art d’ajustement.

La rééducation est longue. Et pendant que le corps se reconstruit, une compétence s’aiguise : l’observation. Les micro-mouvements. Les gestes involontaires. Le ton d’une phrase. Ce qui est dit, et ce qui “passe” malgré ce qui est dit. Dans les biographies, on retrouve cette idée qu’Erickson apprend à lire les personnes comme on lit une situation : non pas en cherchant “la bonne interprétation”, mais en repérant les portes d’entrée, les appuis, les ressources déjà là.

Puis vient le double ancrage académique : médecine et psychologie. Il obtient son diplôme de médecine et un master en psychologie en 1928. Cela compte, parce qu’Erickson ne pense pas la clinique comme un discours sur l’âme : il la pense comme une pragmatique du vivant, une manière d’organiser les conditions du changement. La suite le transforme en figure centrale de l’hypnose clinique. Cependant Erickson refuse l’hypnose “directive” conçue comme protocole standard. Sa marque n’est pas une technique : c’est une posture. Il travaille “sur mesure”. Il utilise ce que la personne apporte. Il s’appuie sur son langage, ses croyances, son contexte, ses contraintes. Et surtout, il se méfie de la standardisation comme d’une paresse déguisée en méthode.

Pendant que Erickson affine sa clinique, un autre courant est en train de naître : une façon nouvelle de penser la communication et le symptôme. Au milieu des années 1950, Gregory Bateson et son équipe travaillent sur les paradoxes interactionnels et la schizophrénie. En 1956, ils publient l’article fondateur sur la “double contrainte”, cosigné avec Don D. Jackson, Jay Haley et John Weakland.

À ce moment-là, l’équipe comprend que pour avancer, il leur manque une compréhension plus fine de la transe et de l’hypnose — non pas comme spectacle, mais comme phénomène de communication et de contexte. Une lettre de Bateson à Erickson (reproduite et commentée dans des travaux historiques) dit, en substance : “deux membres de mon projet ont commencé à expérimenter l’hypnose ; il devient clair qu’une meilleure connaissance de l’hypnose nous ferait progresser.” C’est un moment-charnière : la transe devient un objet scientifique et clinique pour comprendre les boucles relationnelles, les niveaux de message, et les pièges pragmatiques qui enferment un système.

Haley et Weakland vont à Phoenix. Ils observent. Ils discutent pendant des heures. Ils reviennent. Ils prennent des notes. Ils voient que l’efficacité d’Erickson est proprement surprenante, il obtenir des changements rapides là où la psychologie de l’époque s’attend à du long. Et, pendant que Palo Alto s’organise, Erickson se rend régulièrement dans la baie de San Francisco pour rencontrer l’équipe de Bateson et les cliniciens du projet. L’influence devient visible ensuite dans la thérapie brève quand des cliniciens comme Fisch, Weakland et Haley développent le travail du Mental Research Institute.

À la fin, ce qui frappe n’est pas qu’il ait été influent. C’est la source de cette influence : une vie qui l’a forcé à faire du changement une question concrète. Il a connu deux fois la polio (1919 puis 1952), et il a continué à travailler malgré la douleur et les limites physiques. Erickson est aujourd'hui cité comme une référence dans la majorité des courants de thérapie brève, et son héritage a indéniablement transformé le paysage de la psychothérapie contemporaine.



 
 
 

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