Le piège du non-jugement : quand se taire n’est plus neutre
Article de Julien Besse, initialement publié sur le Complexe Systémique — lire l’article original.
Communication · Éthique de la relation
Il y a des phrases qui semblent sages jusqu’au moment où elles deviennent dangereuses. « Je ne juge pas » en fait partie.
Une vertu devenue confusion
Dans le champ thérapeutique, éducatif, social, mais aussi dans nos familles, nos institutions et nos groupes d’amis, le non-jugement est souvent présenté comme une vertu absolue. Il faudrait accueillir, comprendre, suspendre nos conclusions, ne pas enfermer l’autre dans une catégorie morale trop rapide. Je crois profondément à cette exigence. Réduire une personne à son acte, à son symptôme, à son échec ou à sa violence, c’est toujours risquer de perdre une part de son humanité.
Mais une confusion s’est installée. Ne pas réduire une personne à ce qu’elle fait ne signifie pas renoncer à qualifier ce qui est fait. Il y a une différence majeure entre dire :
Juger la personne
« Cette personne est mauvaise. »
Nommer l’acte
« Cet acte humilie », « cette parole racise », « cette attitude domine », « cette relation est injuste ».
Quand le silence parle
Le problème commence lorsque le non-jugement devient une manière élégante de ne plus nommer. On ne juge pas, donc on ne dit rien. On ne veut pas prendre parti, donc on laisse passer. On veut préserver la complexité, mais on finit parfois par préserver le confort du groupe, la réputation de l’institution, la tranquillité des témoins ou la position de celui qui dispose déjà du pouvoir.
Dans ces moments-là, le silence n’est pas vide. Il parle.
À la personne humiliée
« Ce que tu vis n’est pas assez grave pour que nous prenions le risque de déranger l’ordre établi. »
À celui qui humilie
« Ici, cela peut continuer. »
Au groupe
« La paix apparente vaut plus que la justice. »
Le lien tient aussi par la justice
C’est ici que la pensée systémique me semble essentielle. Une relation ne se comprend jamais seulement à partir des intentions individuelles. Elle se comprend aussi par les places, les loyautés, les asymétries, les dettes invisibles, les règles implicites et les bénéfices silencieux.
Ivan Boszormenyi-Nagy nous a appris que le lien ne tient pas seulement par l’amour ou la communication. Il tient aussi par la justice. Quand l’équité disparaît, quand certains donnent sans être reconnus, quand d’autres prennent sans être questionnés, le lien se déforme.
Cette réflexion vaut aussi pour la clinique. Si nous parlons de souffrance psychique sans parler du monde qui la produit, nous risquons de psychologiser ce qui est aussi social, politique, économique ou institutionnel. Une personne ne souffre jamais dans le vide. Elle souffre dans des relations, dans des contextes, dans des histoires, dans des rapports de pouvoir. L’OMS rappelle que les déterminants sociaux de santé — les conditions dans lesquelles les personnes naissent, grandissent, vivent, travaillent et vieillissent — pèsent fortement sur la santé et le bien-être. Faire comme si tout se jouait uniquement dans l’intériorité psychique revient à réduire la complexité que nous prétendons respecter.
Tous les silences ne se valent pas
Il faut pourtant rester précis : tous les silences ne se valent pas. Le silence d’une personne dominée peut être une stratégie de survie. Se taire quand parler expose à davantage de violence, de rejet ou de discrédit, ce n’est pas la même chose que se taire depuis une position protégée.
Le silence du blessé
peut être une protection.
Le silence du témoin confortable
est souvent une complicité passive.
Retrouver un discernement moral
La question n’est donc pas de devenir juge permanent des autres. Ce serait une autre violence. La question est de retrouver une forme de discernement moral.
Ne pas humilier les personnes, mais nommer les actes.
Ne pas réduire les individus, mais identifier les mécanismes.
Ne pas écraser la complexité, mais refuser qu’elle devienne un alibi pour l’injustice.
Peut-être que le véritable non-jugement n’est pas l’absence de jugement. Peut-être est-il la capacité à suspendre le jugement qui condamne la personne, tout en affinant celui qui protège la dignité.
Pour aller plus loin
Le silence en thérapie : une présence polysémiqueNi vide ni absence : un message qui structure la rencontre.
Et si le chemin le plus court passait par un détour joyeux ?L’humour comme compétence clinique, avec ses garde-fous.
Quand l’intuition précède la stratégieLe premier éclair de sens n’est pas l’ennemi de la rigueur.
Stratégie : l’art invisible du changement systémiqueNi force ni fuite : la mètis, l’art du détour.
Ce n’est plus de la prudence.
Car lorsqu’un groupe, une famille, une institution ou même un espace thérapeutique ne peut plus nommer ce qui blesse, ce qui domine ou ce qui humilie, ce n’est plus de la prudence. C’est une omerta.
Comment citer cet article
Besse, J. (2026, 23 mai). Le piège du non-jugement : quand se taire n’est plus neutre. Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/le-piege-du-non-jugement-quand-se-taire-nest-plus-neutre



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